La carpe et le lapin

Les yeux mi-clos, Laf pense avec nostalgie à ses vacances au bord de la piscine. Comme un gamin, il tombe amoureux de toutes les femmes, avec lesquelles il voudrait se marier. Il se rend compte que l’amour, c’est peut-être plus compliqué.



Sous le transat, incognito, Laf regarde les femmes. Il rêvasse. Je suis amoureux des femmes, pense-t-il. Il y en a beaucoup à cette heure qui se baignent dans la piscine ou prennent un cocktail. Il se met à faire dans sa tête un portrait chinois. Avec qui j’aimerais me marier ? On peut m’objecter que ce serait un mariage de carpe et de lapin, une alliance impossible qui pourrait rater, serait vouée à l’échec. Je peux toujours rêver, non.


« Le loup aimait le canard et le canard aimait le loup.

Monstrueux ! Dites-vous. Pourquoi cela ? Avez-vous donc jamais vu, dans les foires, le produit incestueux de la carpe et du lapin ? » écrit Alphonse Allais dans « Deux et deux font cinq ».


Jeannot lapin se mirait, tel Narcisse, dans l’eau d’un étang. Cupidon passe par là et Jeannot voit son reflet dans l’eau, celui d’une carpe qui nage nonchalamment. L’amour serait-il le fruit du Narcissisme ? se demande Laf en aparté. Alors, voyons les beautés.


Si je me mariais avec Ludmilla ?

Ludmilla attire mon œil. Elle a une bouche de carpe. Elle a dû se refaire, ou est-ce mon reflet ? Belle plante de l’Est, elle arbore une panoplie C.D. Pour …Christian Dior, reconnaîtrait ma maîtresse. Tout est C.D. Les chaussures plates, le bikini, le bob, le sac ou plutôt les sacs. Elle a le sac Lady-D medium en broderie pied-de-poule, noir et blanc de la nouvelle collection, le cabas Essential large duquel dépassent des foulards, et un Tote large. Dommage qu’il n’y ait pas Lady-D en personne, je m’égare.


Ludmilla a le visage refait, pas comme ORLAN, mais pour avoir une beauté occidentale, lèvres de carpe, pommettes hautes, yeux étirés. Ça lui donne un air de Carla. Elle est suivie d’une clique d’amies qui doivent avoir le même chirurgien et d’hommes botoxés comme c’est la mode dans la simia. Cherchez si vous ne parlez pas russe. J’ai un air de French Rap qui me vient :

« Elle te hante : ces filles dont on rêve, mais qu’on n’ose pas aborder. » C’est mon cas, je n’ose pas y aller et j’ai peur des parrains botoxés.


Si je me mariais avec Cindy ?

Ah ! Cindy ! Elle est seule avec sa fille de 8 ans. Plus abordable, donc. Ah ! Cette chirurgie esthétique ! Elle s’est fait le visage de Pénélope Cruz ! À s’y méprendre. Un bon chirurgien peut faire d’un nez large à pointe tombante un petit nez fin, peut recoller les oreilles et faire une bichectomie, en réduisant le volume des joues. Botox et lifting des sourcils, en plus, pourquoi pas ? Tant qu’à faire ! Cindy a modifié ses traits pour avoir le joli minois de Pénélope. Petit chapeau de paille, corps modelé, seins volumineux. Oui, une mini-Pénélope. J’instagramme la belle. Une américaine qui possède un business de fitness, d’où le corps. C’est une publicité vivante. Elle repart ce soir. C’est foutu. Pas sûr qu’un joli chien français, naturel et non refait lui plaise ? Elle a probablement un toutou réorganisé, toiletté, dégriffé et chapeauté.


Et si je me mariais avec Marisol ?

Marisol est une grande bourgeoise. Elle porte sur son paréo « Hermès on The beach », assorti à son drap de plage « Yachting » — elle refuse le drap de plage donné par le maître-nageur, il faut qu’elle affiche — un pashmina rouge, évocation lointaine, très lointaine de son parti politique et de son avant, avant-dernier emploi. Elle a tous ses bijoux sur elle, en or jaune évidemment. Elle n’a pas l’air de rigoler. Est-ce qu’elle pourrait m’intéresser ? se demande Laf. Suis-je attiré par les femmes de pouvoir et les cougars ? Est-ce que j’oserais essayer ? Elle a dit à Emm, derrière la pyramide Pey : « Maintenant, tu peux faire ce que tu veux. » Elle a dit à Gab : « Je vais te faire monter. » C’est tentant ce qu’elle pourrait faire de moi, le président de la gent canine ? Je rêve. Laf, ouvre les yeux ! Cette femme n’est pas faite pour toi. Elle n’a pas une tête à avoir un chien et des gosses.


Si je me mariais avec Frida, Joa et Caca, les 3 sœurs héritières ?

Des brésiliennes ? Mais non, des toulousaines. La lignée compte pour elles, comme pour les chiens, d’ailleurs. Caca est le diminutif donné à la dernière par les aînées. La petite suit. Le trio fonctionne avec une rigueur militaire. Elles ont des couettes, des maillots tricotés par leur maman défunte. Elles se déplacent en groupe et l’aînée Frida commande. Au bord de la piscine, allongées sur les draps de l’hôtel, elles débattent de l’autorité de Frida. Quand elles étaient petites, elles ne jouaient pas à la maîtresse ou à la poupée, mais à l’avocate. Frida piquait une robe noire à sa mère et mimait papa faisant ses plaidoiries. « De la rigueur, répétait-elle, et enfoncer l’adversaire, chercher ses failles, par exemple, celle d’être une honnête victime. » Dans le réel, elle a suivi la voie paternelle et la deuxième sœur aussi. Laf écoute attentivement la dissertation de Frida sur le mariage de la carpe et du lapin. Comment a-t-elle deviné que je cherchais à me marier ? Je l’entends faire une leçon à ses sœurs. Elle traite des liens entre la personnalité juridique et la capacité juridique. Leur mariage n’est pas souhaitable, paraît-il ? La carpe est un poisson d’eau douce, couvert d’écailles et le lapin, un mammifère à poils. Leur personnalité juridique n’a pas la même nature que leur capacité juridique. Je n’y comprends rien et je me mets à rigoler. Frida m’entend. Elle se dresse devant moi et me réprimande : « Tu es dissipé, tu n’écoutes pas ma leçon ! » Elle s’accroupit et me menace avec son doigt : « Tu vas voir, si tu es victime de dognapping, tu n’as pas besoin de venir me demander d’être ton avocate. » Dogkidnapping, elle va me gâcher mes vacances. C’est ma phobie. Elle est forte pour détecter les failles chez les chiens. Le trafic de chiens arrive en troisième position, après les armes et les drogues. À moi, les combats illégaux et les demandes de rançons. Le dog-walker de Lady Gaga s’est fait menacer par des hommes armés et a lâché les chiens. Je me recroqueville sous le transat. Elle est perverse, cette meuf. Elle joue sur mes peurs et mon angoisse d’abandon. Je veux aller à la réception demander un garde du corps.


Si je me mariais avec une hase…

Enfin, un vrai mariage de carpe et de lapin. Carole est dans son transat, sirotant un cocktail aux herbes. C’est un magnifique mammifère lagomorphe au corps élancé, aux pattes postérieures très longues, comme une championne d’athlétisme, aux oreilles allongées. Elle n’a pas besoin d’être refaite pour être aussi belle. En outre, elle participe à des courses de relais où elle assure la première partie. Peut-être que je la verrai aux JO de Paris en 2024 ? Il devrait fonctionner ce mariage, sauf que Buffon a dit dans ses Œuvres Complètes :

« J’ai fait élever des lapins avec des hases et des lièvres avec des lapines, mais ces essais n’ont rien produit. »

Zut, si ça ne marche pas entre lièvre et lapin, alors, entre chien et hase ? Je suis, a priori un chien de chasse. Je suis aussi un chien de luxe. Regardez-moi au bord de cette piscine. De quoi devenir schizophrène, non ? Je regarde Carole et elle me plaît. Je ne la chasserai pas. Je la draguerai, ça oui. Je lui fais mon regard langoureux et elle me fait un clin d’œil. Bon procédé, c’est la drague de l’été.


Laf sirote son Moscow Mule ou Mule de Moscou, vodka, bière de gingembre épicée et jus de citron vert, avec une rondelle de citron et un brin de menthe fraîche, servi on the rocks, dans un gobelet en métal. Il réfléchit à ses projets de mariage de la carpe et du lapin.


Non, je ne me marierai pas avec Ludmilla, elle m’habillerait de la tête aux pattes en Christian Dior, casquette, manteau, chaussons, harnais, collier avec plaque d’identité en diamants et un doggy-bag, sac à toutou. Je sentirais « l’Eau Sauvage » vintage. J’aurais aussi un tapis et une gamelle siglés. Je serais la risée de mes potes. Et peut-être qu’elle voudrait me mettre au régime et me faire faire de la chirurgie esthétique si le bout de mon nez est trop large et mes oreilles trop longues et pendantes. Elle me ferait promener par un dog-walker et je serais kidnappé. Sa simia paierait-elle la rançon ? J’ai peur que les hommes qui l’entourent se moquent de moi comme d’une guigne. À moins que je devienne agent secret et ce serait encore plus dangereux et je ne parle pas russe, problématique dans les prisons.


Non, je ne me marierai pas avec Cindy. Elle est mignonne, Pénélope, mais je ne parle ni anglais, ni espagnol. Je ne serais pas un trophée, mais elle me ferait voyager ; elle me confierait à la nounou mexicaine. Surtout, elle me ferait faire de l’exercice avec et sans haltères. Deux heures sur le tapis de marche, « faut te muscler, mon vieux. » Régime hyperprotéiné, « tu es trop chétif. » Pas de piquouzes, quand même. Quelques anabolisants en poudre dans la gamelle. Après mon entraînement, elle me ferait poser pour son instagram, pour montrer combien je suis beau. Là, je suis d’accord. Ce qui me plaît surtout, c’est sa technique de fitness efficace et innovante. Le Green Fitness Studio à Brooklyn a des sols en bambou, des tapis en caoutchouc recyclé et surtout un toit « vivant » en gazon. J’avoue que je suis tenté par mon image projetée sur les écrans— le narcissisme du chien — et le gazon car j’ai besoin de brins d’herbe pour uriner. Je pense que je n’ai pas envie de repartir aux States, Phoenix Arizona m’a suffi.


Non, je ne me marierai pas avec Marisol. La grande bourgeoise habite d’immenses appartements dans les beaux quartiers. Je ne pense pas qu’elle s’intéresserait à moi. Elle est trop occupée par son « standing ». Participer sous la table à d’interminables dîners. Être promené par la bonne. Non merci. J’ai besoin d’affection. Je ne veux pas être réduit à tout déchirer dans l’appartement, à braquer la voisine, à faire des trafics de beuh pour attirer son attention, à pisser sur son linge précieux et à aboyer la nuit comme un loup. En plus, elle ne me tirerait même pas d’affaire et je finirais à la prison de la Santé, sans visites, juste recevant quelques colis alimentaires.


Non, je ne me marierai pas avec Frida et ses sœurs. On n’est pas dans Tchekhov. Alors là, je fuis. Elles ont dû souffrir, les petites. Elles n’ont pas grandi. Je ne pourrais pas être le chien de cette clique. Peu me chaut ce qu’elles peuvent penser de moi. Je ne serais qu’un toutou devant obéir au doigt et à l’œil. Frida me ferait la leçon. Je passerais après Caca. Je veux, face à elle, être un réac. Ce qu’elle déteste. Je veux lui prouver mon altérité et je suis fier d’être un chien. En plus, si j’étais kidnappé, elle demanderait des honoraires pour me sauver et elle me ferait passer pour le responsable de mon malheur. Et ses leçons de carpe et de lapin sont incompréhensibles. Ma personnalité juridique est différente de ma capacité juridique ; peu me chaut !


Non, je ne me marierai pas avec Carole. Pourtant, c’est celle qui me plaît le plus. Elle est fine, racée. Elle sent bon le gibier. « T’as de beaux yeux, tu sais, la hase. » En voilà un mariage contre nature. Bien que nous soyons tous les deux des mammifères à poils, je suis un chasseur et elle est une bête sauvage. Serais-je capable de ne pas la tuer ? Serais-je capable de ne pas la manger ? C’est toute ma question. Mon amour suffira-t-il à éteindre ma nature ? Cela reste un mystère. Si l’on se réfère au scorpion et à la grenouille, je suis mal barré. Pourquoi me plaît-elle tant ? Suis-je en train de sublimer son odeur ? Est-elle capable de m’aimer et de dépasser ses peurs ? Est-ce cela une histoire d’amour ?


J’ai bu trop de mules de Moscou. C’est bon : pas de femme griffée, pas de bourgeoise, ni de femme politique, pas de championne de fitness, pas d’avocate relou, pas de hase que je risquerais de bouffer-je ne suis ni un ogre, ni un cannibale.


Soit, je suis amoureux des femmes. Mais je ne suis pas Barbe-Bleue. Draguer, ce n’est pas ça le bonheur. Le bonheur, c’est être sous un transat, aux pieds de ma maîtresse qui me tend des morceaux de fish and chips, en espérant que le fish ne soit pas de la carpe koï.


In Memoriam

J’adresse mes condoléances aux corgis de la reine et à ses chevaux. Les abeilles des ruches de Buckingham ont été informées du changement de souverain par l’apiculteur royal. Des rubans noirs ont été placés sur les ruches. Les abeilles doivent maintenant travailler pour the new King Charles. « La maîtresse est morte, mais ne partez pas. Votre nouveau maître sera bon avec vous. »






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