Bar à toutous

La maîtresse de Laf l’emmène à Paris passer quelques jours de vacances. Entre pass sanitaire, odeurs nouvelles, rencontres, Laf ne sait plus où donner de la tête et ses obsessions se voient renforcées.


Ouais, c’était le déconfinement ! On lâchait tout. À nous les vacances, le soleil, la liberté. En laisse, certes, mais j’espérais vaquer dans l’herbe. Je vais au bar. Ma maîtresse m’a amené à Montmartre. Parigots, têtes de veaux, parisiens, têtes de chiens ! Qu’est-ce que c’est que ce bestiaire ? Moi, je suis un provincial, un bouseux. Ça existe encore, cette discrimination Paris province ?


À Paris, les chiens sont appelés des toutous. Moi, ma maîtresse m’appelle chéri. Mais non !!! Il faut un pass sanitaire. Pour accéder au bar à toutous, il faut un pass. Je suis dans une impasse. Je reste coi, au bout de ma laisse. J’ai soif. Je cogite. Picouse… ou écouvillon dans le nez pour aller au zinc. Ils sont fous ces humains. Que vais-je faire ? Je rêve. J’aime bien les cafés. Les arrière-boutiques de mes cafés ariégeois. Les pèlerins y passent le temps devant leur verre de pastis, de vin ou leur café. Passer tranquillement du temps. Ici, à Paris, ce sont des terrasses avec du mobilier de bistrot, animées par des peoples qui boivent du thé ou des coqs à queux. Tail veut dire queue en français. Ils ont tous des codes à barres ? Je m’avance et j’écoute. Un barman donne une indication à une jeune fille :

« Tu veux prendre un Spritz, tu as une pharmacie un peu plus loin. Tu reviens avec le QR et je te le scanne. »


Ça veut dire quoi « scanne » ? Bon, je vais aller à la pharmacie. J’ai trop soif. Ça vaut bien un coup dans le nez. Le pharmacien est habitué des touristes assoiffés. Il est rigolo avec sa charlotte. Il est long, l’écouvillon qu’il me plante dans le naseau. Je me retiens de pleurer, mais je pense à l’eau fraîche dans la gamelle. La carotte, c’est toujours mieux que le bâton. Comme tout un chacun, je suis plus sensible à la carotte qu’au bâton, surtout si la carotte est une croquette, du fromage, du gâteau.


Je ressors de la pharmacie, fier de moi. Je snobe les chiens parisiens. Je suis étonné, beaucoup de beagles. Ce chien de chasse serait-il à la mode ? Je serais à la mode, moi ? Du coup, je me redresse. Il est vrai qu’on me regarde. Pourvu qu’on ne me vole pas ! Ça y est, ma tendance à la paranoïa revient. Je me rapproche de ma maîtresse. J’ai une angoisse d’abandon, moi. Ils sont bien gros, ces beagles. Moi, je suis un animal de compète, très fin, très mince, vif, rapide, une belle bête racée. Mes congénères parisiens sont adipeux. Ils ne doivent pas connaître la campagne, juste des parcs miniatures et le tour du quartier matin et soir.


Ça y est, nous sommes revenus au bar à toutous. J’ai soif. Est-ce qu’on peut aussi pisser ? Je crois que non. Il vaudrait mieux que je fasse pipi avant ; mais j’ai besoin d’un brin d’herbe et il n’y a pas d’herbe. Que du goudron. Je suis bien embêté.


Bon, le bar à toutous ; qu’est-ce que font ces maraudes ? Mais ce sont Johnny et Jacqueline ! Ils ont un foulard autour du cou et un brassard. Ils ont été dressés à monter la garde à l’entrée du bar. Ah, j’y suis. Ils vérifient le pass. Il faut la parité. Un gars et une fille. Une partie de mes congénères a choisi de participer à l’organisation sociale humaine. Moi, je suis un animal de compagnie. Mais il y a des chiens policiers, des chiens qui portent secours, des chiens bénévoles, comme ceux qui guident les aveugles, des chiens renifleurs de Covid. Bientôt, on va les mettre dans les EHPAD :

« Toi, tu sens la Covid, tu rentres dans ta chambre et je t’y invite en te poussant de la truffe ! »


Ces chiens sont tous vaccinés. Pourvu qu’on ne découvre pas que les animaux domestiques de tous poils pourraient être infectés et susceptibles de transmettre l’horrible virus ! L’hécatombe.


Bon, moi, j’ai mon pass, pas d’inquiétude superflue. Je passe droit devant Johnny et jacqueline.

« Bonjour Monsieur le chien. Je ne vous demande pas votre identité, ni d’où vous venez. Vous êtes le bienvenu au bar à toutous. » Ouf, j’ai failli crever de chaud et le bitume est bouillant sous mes pattes. J’accède au bol plein d’eau tiède. Il y a quelques brins d’herbe ; je pisse en douce. Ma maîtresse est restée dehors et regarde une vitrine. Cet espace est réservé aux chiens. Les humains n’y entrent pas. Petite zone d’apartheid où on peut boire bien tranquille sans être surveillé.


Cette Covid, quand même, elle a tué le tourisme. Bon, le tourisme de masse, c’est pas trop grave. Il paraît que Phuket est plus propre et que la nature renaît. Les gros paquebots de croisière ne traversent plus Venise, alléluia ! Ici, à Paris, pas de touristes étrangers. Nous, on est des touristes provinciaux. Du coup, on nous reconnaît. Avant, on se fondait dans la masse des autochtones. Ça me gêne d’être reconnu comme un étranger. Bon, je vais jouer le jeu. On va tout visiter. On va parler en forçant l’accent du Sud-Ouest. On va rentabiliser le pass. On va faire flamber le pass.


Moi, naturellement, je renifle les toupets. Je crois que ça vient de ma maîtresse qui me lançait une balle bizarre en poils, qui sentait comme les toupets, quand j’étais petit. Ça s’est imprimé dans mon esprit, mon cerveau reptilien, mes cellules olfactives qui sont particulièrement développées. Je n’ose imaginer la cata si j’avais la Covid et que je perdais l’odorat. Une de mes terreurs actuelles. En attendant, ce n’est pas toujours rigolo pour moi d’avoir cette sensibilité odorifère aux toupets.


Je visite les Invalides. Oh non ! On traverse une galerie de perruques. Perruques, toupets, même odeur. C’est tellement fort que je ne supporte pas. Je traverse au pas de charge. Est-ce que Napoléon a porté un toupet ? Je me prends pour le Général Junot, celui qui est devenu fou. Peut-être qu’il avait un trouble bipolaire ? J’aime bien l’avenue Junot. Il y a de belles maisons, avec des chiens smart. De ceux qui vont chez les toiletteuses chinoises, à qui on fait les ongles. Ils sont quelquefois tondus et on leur laisse des toupets, comme les footballeurs professionnels. J’en ai croisé une qui sortait d’une belle maison et qui sentait la cocotte. Ce Général Junot, il maltraitait ses troupes. Ses soldats, il faut les chouchouter, les aimer, leur faire confiance. Ce n’est pas de la chair à pâté. Miam ! Il faut les inciter, pas les obliger. On voit comment ça a fini, l’Empire. Un homme seul, sur une île, le bras sur l’estomac. Mais, quel culte ! Ça vaut peut-être le coup pour le culte ? L’homme est ainsi fait, le culte-ivé et les fanatiques. Ça n’existe pas chez les animaux, ça. Pas envie d’être un humain. Restons animal. Ma richesse est mon instinct, et pas mon pouvoir.


Le problème avec les toupets, c’est qu’il faut les adapter. Ils ne poussent pas. Ils ne blanchissent pas. Il faut donc adapter selon la coupe du coiffeur et la tenue. Là, il est long, légèrement frisé avec le costume trois-pièces. Là, cheveux coupés de frais, il est mal ajusté et repose comme un bol sur le crâne. Là, je fais « djeune », cheveux courts et toupet ras. C’est tout un art, le toupet.


Je renifle, pas de toupet en vue. On a changé de quartier. Le Louvre, quartier royal s’il en est. Je suis attablé Place Colette avec ma maîtresse. Sage sous le siège. Un piaf a osé s’approcher et s’est posé sur la table près du croissant. Ils sont mal élevés, ces oiseaux. Ces piafs sont d’une belle engeance. Pourtant, il y en a qui chantent bien et même qui ont du succès sur scène. Je regarde d’un œil narquois les clebs parisiens passer sur la place, tenus par leurs maîtres. Le plus ridicule – j’ai honte pour lui – est un beagle chaussé. Pour protéger ses papattes. Je sais qu’il y a de beaux fabricants de souliers dans le coin. Rue Jean-Jacques Rousseau, j’ai regardé avec ma maîtresse la vitrine de Loubou. Horreur, ces spikes ! J’ai cru que le virus avait envahi la vitrine et j’ai aboyé. Je ne supporte plus les spikes. Ma maîtresse me dit qu’il faut faire la part des choses. Il y a la spike du virus, la clé pour entrer dans la cellule, et la spike décorative du Loubi. J’ai du mal. Je me prends à rêver comme Jean-Jacques. Je suis un Promeneur Solitaire, à tendance romantique et quelque peu paranoïaque. Mes angoisses peuvent me jouer des tours. Je me ressource dans la nature et dans la fusion avec ma maîtresse. Pour me réconforter, elle m’emmène au Café Plume. Mes questions philosophiques du jour :

« Est-ce que les hommes sont des toutous ? Est-ce qu’ils ont des bars à toutous ? Je suis chien et reçu chez les humains ? »


Nous traversons la cour carrée du Louvre. J’adore, elle me rassure, et nous remontons la rue du Faubourg Saint-Honoré. Je confonds toujours rue Saint-Honoré et rue du Faubourg. Je m’arrête net devant le Palais. Je ne pourrai pas entrer. Je ne verrai pas Nemo, né Marin, croisé Labrador-Retriever et griffon ??? Champion du en même temps, de robe noire et chouchouté par du personnel vacciné.


De la fourrière à l’Élysée, quel parcours ! Il a du mal à paraître bien élevé et être maîtrisé. Il paraît que c’est en bonne voie. Je crois qu’il écrit aussi et qu’un jour, il publiera ses Mémoires. Il fait aussi du business et vend une peluche à son effigie, oui, il a une effigie, avec un collier rouge et une médaille bleu-blanc-rouge, dans un pochon numéroté, au prix de 99 euros.

Avant de terminer ce billet, je tiens à vous faire part d’une super bonne nouvelle entendue au poste, les chasses traditionnelles sont interdites, en particulier la chasse à la glu. Plus de petits oiseaux collés agonisants.

Alors, Toupet or not Toupet ?

En avoir ou pas ; comme disait ma grand-mère à son mari.

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